Vers un monde sans friction ?


Paroles d'experts

Vers un monde sans friction ?

Branche importante de la mécanique, la cinématique – étude du mouvement – est née en 1608 d’une chute-figure7expérience de Galilée qui s’efforça de formaliser les forces en action d’une bille de bronze en mouvement sur un plan incliné. Sa prise en compte des vecteurs d’inclinaison et de gravité s’exerça au détriment de l’attention accordée au phénomène de la friction. George Atwood procéda en laboratoire en 1784 à une expérimentation destinée à vérifier les lois mécaniques du mouvement dans une phase d’accélération constante. Dans son équation, il prit cette fois en compte les paramètres relatifs à l’inertie et à la friction.

En mécanique, la friction se définit comme la « résistance entre les surfaces de deux corps en contact qui se déplacent l’un par rapport à l’autre ». Elle est une importante cause de perte d’énergie. Les chercheurs de la société américaine DuPont (1) ont établi que la majeure partie du carburant consommé par une automobile est absorbée par la friction des pièces en mouvement et l’inefficacité relative du mécanisme d’ensemble. On leur doit notamment l’invention, en 1938, du polytétrafluoroéthylène (Téflon) caractérisé par son inertie chimique et son pouvoir antiadhésif.

Aujourd’hui, Léo Barbauta emprunte à la suffragette et militante féministe, Frances Elizabeth Caroline Willard (1838-1898), la citation suivante : « Le monde est vaste, et je ne vais pas gaspiller ma vie en friction quand cela pourrait être transformé en énergie ». Cette formule illustre sans équivoque la dispersion occasionnée par les contingences subalternes au détriment de l’essentiel, dans la vie quotidienne. L’auteur (marathonien et végétarien) de Le travail sans friction : comment libérer votre vie des tâches non essentielles a vu son blogue Zenhabits.net figurer longtemps dans le top 25 des

meilleurs sites recensés par le magazine Time. Dans son tumblr_m45cnmcUVa1qz4cvno1_500ouvrage The Power of Less (L’art d’aller à l’essentiel), il explique la nécessité d’optimiser sa vie de manière méthodique en remettant en cause chaque habitude :« Concentrez-vous sur chaque friction, et trouvez un moyen de la réduire ou de l’éliminer. Plus vous pouvez le faire, moins vous aurez de friction. Et plus ce sera facile d’achever ce que vous avez à faire. »

De façon métaphorique l’accroissement considérable de l’ingérence technologique dans notre vie quotidienne s’est accompagnée ces dernières années – du fait de la complexité croissante des applications numériques – d’une attention sans précédent accordée à la facilité d’usage, en quelque sorte à la réduction constante de la friction. Elle s’exprime notamment par l’attention accordée au Web design comme à l’amélioration permanente de l’expérience utilisateur, dans une recherche d’efficacité opérationnelle permanente.

Bill Gates évoquait le premier, dès 1990, la notion de capitalisme « sans friction » liée à Internet. Quatre ans plus tard, en 1994, Al Gore exprimait ses convictions sur l’avènement d’un nouveau monde, dans son discours fondateur intitulé Building the Information Superhighway. Il prédisait qu’« Alors que nous sommes confrontés à une quantité exponentielle d’informations, nous commençons à peine à deviner les nouvelles applications qui peuvent en découler pour permettre de l’organiser et d’en tirer parti ». Ce texte prémonitoire prédisait l’avènement du Big data comme de la réflexion sur les modalités de sa transformation en Smart data. Il est humoristique de souligner, avec le recul, que le rapport dressé en 1998 par la commission européenne, pour rendre compte des propos de Gore, ne retint, au premier degré, que la seule métaphore de l’autoroute …

Mark Zuckerberg évoquait plus récemment, en septembre 2011, lors de la conférence annuelle des développeurs de Facebook, le frictionless sharing, cette possibilité de rendre automatiquement public sur le compte Facebook d’un internaute n’importe quel contenu consulté en ligne.

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Surtout, le mouvement actuel en faveur du frictionless data cherche à homogénéiser la capture, la transmission et le traitement des données à travers la diversité des applications existantes pour en extraire une connaissance sans cesse plus précise du consommateur comme de l’utilisateur, afin de faciliter la prédiction de ses besoins comme de ses prochaines actions. Des domaines du tourisme aux formalités administratives récurrentes, de la réalisation des tâches courantes au sein de l’entreprise aux mécanismes les plus complexes de reporting, tous les secteurs sont concernés de façon croissante par l’analyse détaillée des processus en vigueur afin d’en réduire les points de friction.

Pourtant, alors que s’impose la philosophie de la rationalisation au cœur du numérique, quelles en sont les limites ? La recherche d’optimisation idéale du frictionless ne risque-t-elle pas à rebours de dégrader l’expérience l’utilisateur, d’altérer sa conscience de ce qu’il réalise ou utilise ? Par retour du balancier, doit-on imaginer la réintroduction judicieuse de nécessaires points de friction, contacts nécessaires à un dialogue sensible avec l’utilisateur, dans une dimension cette fois plus humaniste que technologique ?

 


(1) Fondée en 1801 par Éleuthère Irénée du Pont de Nemours à Wilmington, dans le Delaware.

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