Oser de nouvelles organisations : les conditions de l’audace selon Charles Pépin

17 septembre 2015


Paroles d'experts

Oser de nouvelles organisations : les conditions de l’audace selon Charles Pépin

Le 14 avril dernier, l’association R-HEC accueillait dans les locaux de Google une table ronde sur le thème « Oser les nouvelles organisations ». A la suite de ces échanges, Charles Pépin, philosophe, a développé un thème peu entendu et pourtant central dans les organisations : oser l’audace. Quelles sont les conditions pour la rendre possible, et comment celle-ci permet de prendre les risques nécessaires pour faire bouger les lignes en place dans les entreprises aujourd’hui ? Philosophie de l’audace en cinq conditions.

 

1. Avoir des compétences et de l’expérience

L’audace est souvent associée à l’idée de nouveauté et de jeunesse. Parce qu’ils ont peu d’expérience, on pense que les jeunes osent plus souvent et plus facilement prendre des risques. Mais il s’agit d’une idée préconçue qui s’avère être fausse, car il s’agit souvent moins d’audace que de témérité. Pour pouvoir se permettre d’être audacieux, il faut dans un premier temps maîtriser sa zone de confort. C’est seulement à cette condition que l’on peut prendre des risques sans que ceux-ci soient inconsidérés.

Pourquoi ? Il faut avoir accumulé de l’expérience pour savoir à quel moment il est bon d’écouter son intuition : il faut avoir l’expérience d’oser se passer de son expérience. Dès lors que l’on ose une première fois, l’audace va venir s’ajouter à la somme de nos expériences passées et créer ainsi en nous une « expérience de l’audace ».

Cependant, cette condition se confronte à une limite : l’expérience et la compétence rendent frileux. Quand on sait comment faire, et que l’on a l’expérience de la réussite par ce biais, comment réussir à prendre des risques et à se remettre en question pour dépasser les limites de ce que l’on connait si bien ? Quelles sont les conditions permettant de dépasser sa propre expérience pour oser l’audace ?

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2. Admirer des figures audacieuses

Là encore, il ne faut pas confondre deux acceptions proches : admirer et imiter. L’admiration ne pousse pas à imiter les figures audacieuses, mais à oser devenir audacieux soi-même. En admirant des personnes qui s’exposent au risque, nous sommes poussés à devenir audacieux à notre tour. L’admiration est toujours intéressée puisqu’elle nourrit la personne qui admire. Celle-ci apprend et s’inspire des figures admirées.

Aujourd’hui, la société existe car la norme a réussi à prendre le dessus sur l’audace. Si les individus n’étaient qu’audace, le monde vivrait dans le chaos. C’est à la condition de l’érosion de la singularité que le groupe se crée pour devenir une entité à part entière, avec des règles qui permettent la vie en communauté. L’audace existe, mais n’est donc pas la norme dans nos sociétés actuelles, même si de nombreux exemples continuent de nous prouver chaque jour que celle-ci est possible. Avoir la preuve de son existence nous permet de nous rendre compte qu’elle est envisageable, et donc que l’on peut à son tour l’oser.

3. S’autoriser l’intuition

Pour devenir audacieux, il faut donc se permettre d’échapper à la norme au moment opportun. Mais comment peut-on connaître le moment opportun ? A condition de maîtriser sa zone de confort, identifiée grâce à ses compétences et son expérience, et d’écouter son intuition. Par définition, l’intuition est audacieuse : elle va à l’encontre des vérités admises. Il faut donc réussir à désapprendre la soumission à ces vérités apprises. L’intuition est terrée derrière des règles et vérités faites du partage de connaissances, et de notre propre expérience.

On retrouve ici la distinction à faire entre l’urgent et l’important. En distinguant l’urgent de l’important, on prend du recul sur ce qui nous entoure permettant de s’ouvrir aux sollicitations externes. Bien entendu, l’erreur reste possible, mais le simple fait de savoir que l’urgent est fondamentalement différent de l’important permet l’émergence de l’intuition, et donc le retour de l’audace.

4. S’engager « en entier » : la nature de l’intuition

Pour nous appuyer sur nos intuitions, il faut les définir dans leur complétude en identifiant à la fois la part de notre raison, de notre histoire, et de notre sensibilité qui les composent. L’audace est liée à cette capacité pour les personnes de s’investir entièrement, autant au niveau sensible qu’intellectuel, dans leur prise de risque. Il s’agit là d’un acte de présence fort, dans lequel l’audacieux doit s’engager pleinement s’il veut assurer le succès de son projet.

On lie à cette condition le mystère de l’audace, car il faut admettre qu’on ne naît pas audacieux. L’audace s’apprend, mais est aussi une condition de l’apprentissage. C’est en tombant qu’on apprend à marcher, et l’enfant bien souvent est le premier des audacieux. La prise de risque est donc toujours présente, mais il faut bien la différencier de l’amour du risque, qui pousse à des actions inconsidérées. Le sens du risque quant à lui, permet de libérer l’audace. C’est à ce niveau que l’on retrouve la condition de l’intelligence : cette dernière permet de minimiser les risques. L’audace devient alors seulement d’oser prendre le risque qui reste une fois qu’il a été minimisé par l’intelligence de la démarche.

5. Accepter la pensée de l’échec

L’échec doit être abordé et pensé pour pouvoir se donner le droit d’oser. Le succès à long terme est souvent fait lui-même d’une succession d’échecs, comme nous le prouve l’expérience des sportifs de haut niveau par exemple. Il faut donc réussir à aborder et apprécier l’audace face aux échecs auxquels elle peut amener : quand j’ose, je découvre forcément les limites du réel. Seul l’échec permet le succès durable, car il amène à se poser des questions, à se réinventer, et à retenter avec plus d’intelligence. La sagesse de l’échec s’oppose souvent à l’ivresse du succès. Il est donc important de remettre l’échec au cœur de nos préoccupations, de donner le droit à l’erreur, et même de valoriser ces échecs qui nous permettent d’aller plus loin et dont la somme amène souvent aux plus belles réussites. Ceci reste très difficile car on s’identifie souvent à l’échec, en pensant non pas que notre prise de risque a échoué, mais que nous, en tant que personne, avons échoué. Or, la prise de risque peut échouer mais nous donnera les clés pour réussir la prochaine fois. Il n’y a donc pas d’audace sans risque assumé.

 

 

Ces conditions sont les bases d’une libération de l’audace considérée, en toute intelligence. Il faut pouvoir se reposer sur l’expérience et la compétence, ainsi que sur l’intuition intelligente et sensible pour pouvoir se faire pleinement confiance et donc rendre possible l’audace, dans la mesure des risques assumés et de la valorisation de l’échec. Dans ce monde mouvant, les organisations sont prêtes à se réinventer pour devenir meilleures sur bien des plans. Mais cela appelle forcément une prise de risque. Il est nécessaire que certains soient prêts à faire preuve d’audace pour faire évoluer les choses et amener l’ensemble vers de nouveaux défis et enjeux.

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